Italia Vera

Pasta alla Norma

pâtes à la sicilienne, aubergines frites et ricotta salée

Région
Sicile (Catane)
Temps
20 minutes de préparation + 35 minutes de cuisson
Difficulté
★★
Pour
4 personnes (plat principal)

Le chef-d’œuvre de la cuisine sicilienne, baptisé en hommage au plus grand fils de la ville, le compositeur Vincenzo Bellini : la légende veut que le dramaturge catanais Nino Martoglio, goûtant ce plat, se soit exclamé « Chista è 'na vera Norma ! » — « C’est une vraie Norma ! » — comparant sa perfection à celle de l’opéra créé à la Scala en 1831. Depuis, à Catane, dire d’une chose qu’elle est « une Norma », c’est dire qu’elle est parfaite.

Les ingrédients (précis, sans exception)

  • 400 g de rigatoni ou maccheroni de qualité, impérativement « trafilati al bronzo » (tréfilés au bronze)cherchez cette mention sur le paquet : le tréfilage au bronze laisse la surface de la pâte rugueuse et poreuse, et cette rugosité, ajoutée aux rayures et à la cavité des rigatoni, accroche et retient le sugo et les éclats de ricotta ; une pâte lisse industrielle les laisse glisser au fond de l’assiette. Premier critère d’achat, toujours. (Pâtes courtes ou spaghetti ? Voir la Note du chef.)
  • 2 belles aubergines longues et noires(environ 700 g) — les allongées, à chair dense et peu de graines, sont moins amères et boivent moins d’huile que les rondes violettes. Fermes, brillantes, lourdes en main.
  • 800 g de tomates pelées San Marzano AOP(pelati) — ou, en plein été, 800 g de tomates fraîches mûres mondées : la Sicile fait les deux selon la saison.
  • 150 g de ricotta salata di pecora (ricotta salée de brebis)l’âme du plat, non négociable : c’est une ricotta pressée, salée et affinée, dense et friable, qui se râpe. Ni parmesan, ni pecorino, ni feta : rien ne la remplace. En France, on la trouve dans toute bonne épicerie italienne (souvent sous vide) ; commandez-la à l’avance s’il le faut — sans elle, ce n’est pas une Norma.
  • 2 gousses d’ailen chemise, écrasées, retirées en fin de sauce.
  • 12 feuilles de basilic fraisle parfum de la Sicile ; jamais séché.
  • Huile d’olive extra vierge3 cuillères à soupe pour la sauce + environ 700 ml pour la friture — oui, la tradition catanaise frit à l’huile d’olive : c’est elle qui donne le goût. Si le budget proteste, une huile d’olive simple (non extra vierge) pour la friture est un compromis honnête.
  • 4 litres d’eaula règle d’or : 1 litre d’eau par portion de 100 g de pâtes, toujours ; grand volume, cuisson uniforme, ébullition qui ne faiblit pas.
  • 32 g de gros selpour l’eau (soit 8 g par litre, un peu sous la dose classique de 10 g) — la ricotta salata qui neigera sur le plat est très sapide : l’eau reste légèrement en retrait pour préserver l’équilibre.

Ni viande, ni crème, ni oignon, ni chapelure. Quatre piliers : aubergine frite, tomate, basilic, ricotta salata. C’est un plat « pauvre » devenu un monument — n’y ajoutez pas de richesse, il en mourrait.

La préparation, pas à pas

  1. Préparez les aubergines.

    Lavez-les, ôtez le pédoncule, et coupez-les en tranches rondes d’un demi-centimètre, dans la largeur — c’est la coupe catanaise (les dés sont messinois, voir la Note). Disposez les tranches dans une passoire, salez-les légèrement entre les couches, posez une assiette avec un poids dessus et laissez-les dégorger 30 minutes : elles rendent leur eau de végétation. Ce dégorgeage n’est plus indispensable contre l’amertume (les variétés modernes sont douces) mais il reste précieux pour la friture : une chair raffermie et moins gorgée d’eau boit moitié moins d’huile. Rincez rapidement, puis épongez chaque tranche avec soin — l’humidité est l’ennemie de la friture.

  2. La sauce, pendant que les aubergines dégorgent.

    Dans une casserole, faites blondir les gousses d’ail écrasées dans 3 cuillères d’huile, à feu doux, 2 minutes. Ajoutez les pelati concassés à la main (retirez les pédoncules durs), salez d’une pincée, et laissez mijoter à découvert 20 minutes à feu moyen-doux : la sauce doit se resserrer, nappante. Retirez l’ail, ajoutez la moitié du basilic déchiré à la main, feu éteint.

  3. La friture, l’étape reine.

    Versez l’huile dans une sauteuse à bords hauts (3 cm d’huile au moins) et chauffez à 170-175 °C — sans thermomètre : un petit morceau d’aubergine plongé doit grésiller immédiatement et remonter entouré de bulles vives. Plongez les tranches en petites fournées, sans jamais surcharger : trop de tranches d’un coup font chuter la température, et l’aubergine se met à boire au lieu de dorer. Comptez 2-3 minutes par face, jusqu’à un doré profond. Égouttez sur du papier absorbant, salez à peine. Gardez les 8 plus belles tranches entières pour le dressage ; coupez le reste en larges morceaux.

  4. Les pâtes.

    Portez les 4 litres d’eau à ébullition, salez avec les 32 g de gros sel à la reprise, plongez les rigatoni, mélangez la première minute. Sortez-les 2 minutes avant le temps du paquet, en prélevant une tasse d’eau de cuisson avant d’égoutter.

  5. Le mariage — et une règle d’or catanaise.

    Transférez les rigatoni dans la sauce, à feu vif, avec une louche d’eau de cuisson, et faites sauter 2 minutes : la sauce se lie et pénètre dans les tubes. Ajoutez alors les morceaux d’aubergine et donnez deux tours délicats, pas plus : les aubergines frites ne doivent jamais mijoter dans la tomate — elles y perdraient leur tenue et leur parfum de friture, qui est toute leur raison d’être.

  6. Le dressage, en majesté.

    Assiettes chaudes : les pâtes, puis sur chaque portion deux tranches entières d’aubergine frite, une neige généreuse de ricotta salata râpée à la grosse grille (au moment, jamais à l’avance), et les feuilles de basilic restantes. Un dernier voile de ricotta pour la beauté — le blanc sur le rouge sur le doré : la Norma se mange d’abord avec les yeux.

Les erreurs à éviter

  1. Remplacer la ricotta salata par du parmesan ou du pecorino. C’est l’erreur qui disqualifie : sans la ricotta salata — lactée, saline, friable — le plat perd son identité sicilienne et devient de simples pâtes aux aubergines. Trouvez-la ou attendez de l’avoir trouvée.
  2. Frire dans une huile pas assez chaude. Sous 165 °C, l’aubergine n’est plus frite : elle est imbibée. Testez toujours avec un morceau ; s’il ne grésille pas franchement, attendez.
  3. Griller ou cuire les aubergines au four « pour alléger ». Respectable pour la ligne, mais ce n’est plus une Norma : la friture n’est pas un mode de cuisson ici, c’est un ingrédient. Le moelleux-doré de l’aubergine frite EST le plat.
  4. Laisser les aubergines mijoter dans la sauce. Elles se délitent, boivent la tomate et disparaissent. On les ajoute au dernier moment, on plie deux fois, on sert.
  5. Négliger d’éponger les aubergines avant friture. L’eau au contact de l’huile chaude fait éclabousser et fait chuter la température : friture dangereuse et grasse. Épongez comme si votre plat en dépendait — il en dépend.
  6. Râper la ricotta salata à l’avance. Elle sèche, s’émiette en poussière et perd son moelleux salin. À la grosse grille, au-dessus de l’assiette, à la seconde du service.

L’astuce du chef

Après la friture, laissez reposer les tranches d’aubergine 5 minutes sur le papier absorbant, puis superposez-les brièvement dans une assiette couverte : la vapeur douce les détend et les rend fondantes à cœur tout en gardant les bords dorés — le secret de texture des trattorias de la via Etnea. Et l’histoire à raconter à table : à Catane, Bellini n’est pas un compositeur, c’est une religion — l’aéroport, le théâtre, les places portent son nom, et son opéra le plus sublime, Norma (1831), a donné son nom au sommet de la cuisine locale. Quand Nino Martoglio s’exclama « Chista è 'na vera Norma ! », il inventa sans le savoir la plus belle critique gastronomique de l’histoire : depuis, dans toute la Sicile orientale, « c’est une Norma » signifie « c’est un chef-d’œuvre ». Servez ce plat en annonçant à vos convives qu’ils s’apprêtent à écouter un opéra.

Le vin conseillé

Etna Rosso DOC (Sicile, servi à 16-17 °C) : le rouge du volcan au pied duquel ce plat est né — cépage nerello mascalese, fruité, minéral, aux tanins fins qui caressent l’aubergine frite et la tomate sans écraser la ricotta. L’accord de territoire absolu : Catane dans l’assiette, l’Etna dans le verre. En alternative, un Cerasuolo di Vittoria DOCG (Sicile, 15-16 °C), la seule DOCG de l’île, plus souple et fruitée.

L’abus d’alcool est dangereux pour la santé. À consommer avec modération.

Note du chef — la variante contestée

La grande frontière passe entre Catane et Messine : tranches ou dés. À Catane, berceau du plat, l’aubergine se frit en tranches rondes qui couronnent l’assiette ; dans le Messinois, on la frit en dés mêlés aux pâtes. Notre choix : les tranches catanaises — la Norma est née là, et le dressage est plus spectaculaire — mais les dés sont délicieux et personne ne se battra. Le format de pâtes : la tradition sicilienne balance entre pâtes courtes (maccheroni, rigatoni, sedani — notre choix : la cavité retient sauce et ricotta) et spaghetti, servis dans bien des trattorias catanaises historiques. La ricotta : salata de brebis pour nous ; certains Siciliens jurent par la ricotta infornata (passée au four) ou la fumée — variantes de famille, toutes siciliennes, toutes respectables. Dégorger ou non les aubergines : les modernes s’en passent (variétés douces), les anciens y tiennent ; nous dégorgeons pour la friture, pas pour l’amertume. Une seule ligne rouge, partagée par toute l’île : la friture, à l’huile d’olive — la Norma au four n’existe que dans les magazines de régime.

Recette vérifiée et approuvée par le chef — Italia Vera, la vraie cuisine italienne.

Poser une question au chef